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lundi 21 février 2005.
 

Salut tout le monde

Petite explication de texte à l’usage de ceux qui liraient encore Libération.

Dans un article paru dans la rubrique Rebonds du 17/02/2005, Jacques Amalric entreprend une analyse des relations entre Lula et Chavez à partir d’observations qu’il a manifestement faites à Porto Alegre -ou à partir de faits qui lui furent rapportés, peu importe. Une manière indirecte de comparer les deux chefs d’Etats, exercice de style apparemment obligé pour les journalistes et les essayistes du Forum Social. Plus exactement, c’est à partir de cette comparaison qu’Amalric va déduire la nature des relations entre les deux présidents. On est dans les pages Rebonds, ce n’est donc pas vraiment du journalisme, mais puisqu’il s’agit d’une des rares informations faites dans ce canard sur le Vénézuéla ces derniers mois -en dépit de l’existence d’un envoyé spécial en goguette à Caracas-, on ne peut le prendre à la légère. En raison de l’absence de travail proprement journalistique, voilà typiquement le genre d’article qui participe à forger l’ « opinion » sur ce qui se passe aujourd’hui au Vénézuéla. Aucune investigation, juste un travail de déduction réalisé à partir des impressions d’un intellectuel catégorisé à gauche. Mais on est déjà là sur la brèche de la désinformation...

Quelques remarques, donc, textuelles - un bon exercice de bac -.

La construction de l’article fleure bon la dissertation de l’élève modèle de philosophie : intro, problématique -« quels rapports entre les deux chefs d’Etat ? », « forment-ils un duo cohérent ou se livrent-ils à un duel ? », puis démonstration en trois parties, 1/ thèse : en dépit des apparences, Chavez ne serait pas un allié de Lula mais au contraire oeuvrerait volontairement à sa fragilisation, 2/ antithèse : Lula, l’antithèse de Chavez 3/ synthèse : tout porte à craindre de la part de Chavez une «  dérive castriste du régime ». Afin d’appuyer sa démonstration, l’auteur utilise à profusion les figures de style. Tellement élégantes et séduisantes que l’on pourrait oublier que tout, dans cet article, n’est qu’affaire de déduction, sans aucune preuve à l’appui. Que trouve-t-on donc ?

Tout d’abord, un art du portrait. Les journalistes européens se régalent depuis longtemps de la figure du président vénézuélien. Dans leurs descriptions, deux tendances se distinguent : Hugo Chavez est présenté soit comme un OPNI, objet politique non identifié -en particulier dans la presse européenne de droite-, soit sur le mode du «  on-a-déjà-vu-ça-dans-le-passé-on-ne-se-fera-pas-de-nouveau-avoir  » -dans la presse européenne de gauche. Dans l’article qui nous intéresse, c’est donc la seconde tendance qui prédomine. Conformément à la tradition dans laquelle il s’inscrit, on y recense les adjectifs régulièrement attribués au président vénézuélien : Hugo Chavez y est qualifié de « populiste », d’« ancien colonel putschiste », ou encore d’« admirateur proclamé de Bolivar et de Fidel Castro ». Ça pose déjà bien le personnage. Nous reviendrons plus tard sur la portée des termes en eux-mêmes. Avant d’aller plus loin, reconnaissons tout de même le mérite de l’auteur de n’avoir pas utilisé cette expression devenue un classique du genre pour parler de Chavez : « le contesté », voire le « très contesté président vénézuélien ».

En tant qu’exercice comparatif, l’antithèse est bien sûr la figure de style reine de l’article. Ainsi, l’auteur évoque d’un côté Lula, « l’ancien metallurgiste brésilien devenu président », et de l’autre Chavez, « l’ancien colonel putschiste ». Deux passés apparemment opposés -avec tout ce que le militarisme a bien de sûr de repoussant. On peut toutefois se demander pourquoi l’auteur n’évoque pas aussi les origines sociales de Chavez -. Comme deux politiques qui, en dépit de leurs similitudes dans la lutte contre les inégalités, auraient en réalité des portées de nature tout à fait contraire. Ainsi, à « la révolution (fût-elle trotskiste) et à la fuite en avant » du régime de Chavez, « le réformisme pragmatique, la rigueur budgétaire, la lutte contre l’inflation et la non confrontation avec les Etats-Unis » de Lula...Avec une définition si européanocentrée, les défenseurs des critères de Maastricht devraient peut-être penser à créer un prix spécial pour les bons élèves de l’OMC, ou leur proposer sinon d’intégrer l’OTAN.

Bien sûr, la comparaison ne s’arrête pas au passé des deux présidents -si désavantageux pour Chavez. Elle s’attache aussi à leurs résultats. L’auteur estime en effet que l’on ne doit pas oublier le bilan de Lula
-  qui serait si injustement déprécié actuellement au Brésil, ah peuple ingrat... !-. Il évoque ainsi ses acquis : la « mise en place d’un plan d’urgence contre la faim », la « croissance de 5% en 2004 » que l’auteur se garde toutefois d’expliquer, ainsi que «  la création de presque deux millions d’emplois ». Par contre, Chavez, lui, « plane sur un nuage politique ». Pire : profitant d’une économie de « rente », rente qui a « augment[é] avec le prix du baril » - le terme de rente étant saturé de connotations post-coloniales, en référence aux Etats, africains notamment, qui sombrèrent économiquement et socialement par manque d’investissement politique dans ces domaines-, c’est apparemment bien cyniquement que Chavez a lancé ses «  programmes sociaux pilotés par des équipes qui se sont aussi employées à faire inscrire sur les listes électorales des millions de défavorisés... ». Comprendre  : ces millions de pauvres se sont bien fait avoir
-  s’ils n’ont pas été amenés à voter pour Chavez sous la contrainte...-. Des résultats électoraux qui, à en croire l’auteur, n’auraient donc pas directement de lien avec l’impact même de ces programmes sociaux. Passons sur la condescendance récurrente chez beaucoup d’intellectuels de droite comme de gauche à l’égard des pauvres -pardon, des « défavorisés »-, surtout de ces parties du monde « moins développées », victimes si aisément manipulables, voire « achetables », par des pouvoirs qui détermineraient leur conduite. L’auteur semble oublier que ce n’est pas une, mais six élections ? ? et un référendum qui ont conforté le gouvernement en place au Vénézuéla, au point que le pays apparaît aujourd’hui comme le plus stable politiquement du continent. Et que ce n’est pas sous la houlette de travailleurs sociaux affiliés au Parti qu’il y a à peine trois ans des centaines de milliers de Caraquéiens sont descendus dans les rues de la capitale réclamer le retour de leur président et le respect de la Constitution. Certes, le Vénézuéla est un petit pays en comparaison du gigantesque Brésil et de ses 170 millions d’habitants ? ?. Mais pourquoi passer sous silence le bilan réel des « Missions », et déprécier ces dernières parce qu’elles sont effectivement financées par les revenus du pétrole, une politique redistributive sans précédent dans l’histoire du Vénézuéla, et qui va bien au-delà de la simple « économie de rente » que sous-entend l’auteur...  ?

Autre outil stylistique que l’auteur ose employer en dépit de son caractère reconnu largement comme insuffisant voire malhonnête : l’extrapolation. Ainsi, dans son discours de Porto Alegre, Chavez a « prôné la grande rupture aussi bien avec le capitalisme qui «  provoque des tsunamis », qu’avec les Etats-Unis qui se comportent en « terroristes en Irak » mais dont «  l’empire s’effondrera ». Quand à de tels fragments de discours s’ajoute l’énumération, l’auteur rappellant dans la même phrase que Chavez a aussi évoqué « le courage de Castro et les mânes de Mao et de Victor Hugo », tout porte à croire que nous avons là bien affaire à un discours sans queue ni tête digne d’un grand hystérique ...bien qu’Amalric se rétracte ensuite habilement à ce sujet en le qualifiant de « populiste mais pas fou ». Mais quand c’est dit, même implicitement, le mal est fait. Cette conséquence langagière est la même que celle d’une autre figure de style : la prétérition -dire que l’on ne va pas dire quelque chose alors même qu’en disant cela, ce quelque chose a été dit-, figure employée par l’auteur d’une manière particulièrement malhonnête puisque il va faire dire à Chavez ce qu’il n’a pas dit, faisait croire à tous qu’il l’a dit quand même...Une forme performative donc de la prétérition, alambiquée mais efficace. Ainsi, « Hugo Chavez s’est bien gardé de critiquer l’ancien metallurgiste devenu président. A peine a-t-il fait preuve d’un peu de condescendance, comme à l’égard d’un ancien combattant méritant. Pourquoi en rajouter alors que le Vénézuéla aura toujours besoin du Brésil (et réciproquement) ? et pourquoi surtout en rajouter alors que Lula da Silva est de plus en plus violemment attaqué... ? ». Et pourquoi attribuer à Chavez ces intentions belliqueuses et envenimer la relation entre les deux hommes -ne surestimons pas toutefois la portée d’un tel article- ? Pourquoi contribuer continuellement à la caricaturisation de son personnage ?

Plus dangereux encore comme potentiel de désinformation, l’auteur utilise comme fil conducteur de son article un champ lexical très particulier : le thème de la dictature, « dérive » qui menace le peuple vénézuélien sous la présidence de Chavez. Est ainsi évoqué le « régime » chaviste. Or, il semble que l’on serait bien mal avisé de parler pour Chirac ou pour Bush de « régime ». Ce terme a en effet été utilisé dans l’histoire pour évoquer certains types de gouvernements, de Vichy à Cuba, et s’est ainsi coloré de connotations péjoratives. D’ailleurs, les personnages auxquels se réfèrent Chavez, « Mao », «  Castro », ont tout pour faire frémir l’Européen de gauche ancien soixante-huitard faisant aujourd’hui son auto-critique sur ses « années Mao » ou son ancienne croyance dans le communisme -... le quoi ?-. Des doutes justifiés, Chavez étant par ailleurs bien entrain de «  conforter encore sa mainmise sur le pouvoir », d’où «  les craintes d’une dérive castriste du régime » ! Pour étayer cette thèse prônée par une grande partie de la gauche française, l’auteur se réfère notamment à «  l’adoption d’une loi extrêmement répressive sur les médias », ce qui montre qu’il est bien un fidèle lecteur de Libé et qu’il a donc pu lire le papier de François Meurisse à ce sujet -l’envoyé spécial à Caracas-. Un article sûrement écrit dans la douleur puisque bien des semaines après l’adoption de cette loi qui donne surtout aux médias le cadre institutionnel qui leur manquait -et que l’on connaît bien en France, à travers par exemple le CSA, sans que l’on parle à ce sujet d’institution « extrêmement répressive »...alors qu’à l’égard des télévisions associatives, on ne peut pas dire que la France soit aussi permissive que le Vénézuéla, passons... -. Un article qui vilipende bien entendu la Ley Resorte. Incroyable que ce thème si médiatique de la censure chaviste puisse perdurer, alors même qu’aucune chaîne de télévision ni aucun de ces quotidiens qui entretiennent la désinformation, ont participé au coup d’Etat, et n’ont pas hésité à proférer des appels au meutre, n’ont été condamnés. Il faut remercier Libération de contribuer à entretenir ce mythe, si savoureux surtout dans le petit monde journalistique. Je ne reviens pas sur « l’ancien colonel putschiste »
-  décidément, il est bien difficile de sortir du cadre de pensée franco-français...Mais précisons-le néanmoins pour éviter toute confusion, Chavez n’a pas fait la guerre d’Algérie... ! mais bon, méfions-nous quand même, et quand bien même cette tentative de putsch fut tournée contre un régime ultra-libéral ayant plongé le pays dans une misère économique profonde, un régime honni du peuple vénézuélien...

En bref, étant donné la tonalité générale du discours, l’ensemble du portrait peint par l’auteur de Chavez semble peu lodatif -vous aurez remarqué la belle litote -. Non seulement, on l’a vu, Chavez est fou, mais en plus, c’est un mégalomane prétentieux qui va jusqu’à « vante[r] la radicalité de son action ». Plus grave pour l’avenir du monde, il ne « borne pas ses ambitions aux frontières de son pays ». Et c’est là que l’auteur énonce sa merveilleuse conclusion au moyen d’une simple association d’idées. Pour ne pas être accusée de déformer la pensée de l’auteur, je me bornerai tout d’abord à le citer dans le texte. Donc reprenons : « Hugo Chavez ne borne pas ses ambitions aux frontières de son pays. Notre stratégie, a-t-il dit, est de briser l’axe des Etats-Unis et de forger l’unité de l’Amérique du Sud ». L’axe à détruire, selon lui, comprend le Mexique, l’Equateur, le Pérou, le Chili et la Colombie voisine, où le Vénézuéla est soupçonné de soutenir les guérillas d’extrême-gauche. D’où l’inquiétude que suscitent les négociations en cours entre Caracas et Moscou pour la livraison de cinquante Mig-29 et l’annonce d’un accord avec le Brésil sur l’achat d’au moins une douzaine d’avions d’attaque Toucan. Cette politique d’armement va de pair avec la volonté de diversifier, notamment en direction de la Chine, les ventes de pétrole ». Point final de l’article. Mise à part cette toute dernière phrase qui montre surtout que l’auteur a fait l’effort de se renseigner sur la politique extérieure du Vénézuéla, nous avons là le scoop du siècle. Car si l’on suit bien l’auteur, il semblerait que l’on doive comprendre qu’il se pourrait que le Vénézuéla déclare la guerre à au-moins cinq pays d’Amérique Latine ! Voilà donc ce qui montre bien à quel point Chavez est un imposteur : alors même que le président vénézuélien dénonce régulièrement la politique de Bush, le voilà prêt à se lancer dans une politique impérialiste d’une ampleur au moins égale ! Le comble...le scoop...

Merci Libé, on en attendait pas moins...

Heureusement qu’il reste des pays dans le monde où la « gauche » parvient à développer des idées alternatives et participe encore au progres social.

hasta luego

Johanna


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