Mouvements de femmes en Colombie

vendredi 12 août 2005.
 

Lors de mon récent séjour en Colombie en mai/juin 2005, j’ai eu l’occasion de rencontrer différents mouvements de femmes. Certains sont des mouvements féministes, c’est à dire qui luttent directement pour les droits des femmes, comme le droit à la contraception ou l’avortement, ou encore contre les violences subies par les femmes, d’autres sont des mouvements composés uniquement de femmes, mais qui ne travaille pas nécessairement sur ces problématiques. Mais bien souvent le seul fait de se regrouper et de s’organiser entre femmes est déjà un combat "féministe". Car c’est s’indépendantiser des hommes, des maris, des frères ou de pères.

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Campagne Mujeres Co-Inspirando, par Paola Gomez

Le premier groupe de femmes que j’ai rencontré, c’est l’association MAVI (Mujer, Arte y VIda ; Femme, Art et Vie) à Cali. Cette association existe depuis plusieurs années, et parmi ses diverses activités, publie « l’Agenda Mujer". Elle organise des campagnes contre le viol et les violences faites aux femmes (problème très présent en Colombie, aussi bien lors des conflits armés que dans la cellule familiale). Elle apporte aussi son soutien à des femmes discriminées pour des grossesses non désirées, des avortements clandestins, etc... MAVI va aussi, comme beaucoup d’association de femmes ici, participer à la Cour de Justice des Femmes en Colombie (voir le texte sur la Precorte). Malgré la gravité de ces actions, la fête et la rencontre ne sont pas oubliées. Les actions sous forme d’événements drôles et qui interpellent par l’humour sont bien souvent utilisés pour déclencher le débat. Cette organisation fait régulièrement des campagnes, parfois financés par des institutions nationales, à l’aide d’autocollants, qu’elles collent dans les toilettes pour dames des lieux publics (voir les exemples en bas de pages). Elles participent aussi au Journal International des quartiers.

J’ai pu voir le projet d’un groupe informel, nommé 7 et ½, participant à un concours par la Red Nacional de Mujeres pour une campagne sur les violences faites aux femmes. Le projet était en trois parties : La première consistait à coller des messages du type : « Tu es très belle comme tu es, tu n’as pas à changer » ou « Sur ton corps, c’est toi qui décides », ou encore « Ton sexe est le tien, profites-en » sur les serviettes hygiéniques, de manière à toucher les femmes dans un moment intime, où elles sont seuls ; La seconde était de faire des séries de caleçons pour homme, sur lesquels sont généralement inscrit des slogans comme « Voici le dur » ou bien « Dessert aux trois laits » et les mettre à la place de slogan conciliateur : « seulement si toi aussi tu veux », «  ma masculinité ne se définie pas seulement ici » etc. a troisième partie était constituée d’affiches et cartes postales « crieuses » (puisqu’on reproche aux femmes de ne cesser de crier, autant l’assumer) . Les messages inscrits dessus devant faire remettre à leur place les hommes qui sifflent, interpellent et parfois y mettent la main.

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Gritona por 7 y 1/2
 

Cette campagne n’a malheureusement pas été retenue par le jury chargé du concours.

J’ai aussi pu rencontrer le groupe de femmes NASA, peuple indigène du sud de la Colombie, lors d’au projet d’aide aux habitantes du village de Toribio et de la population proche dans le département du Cauca (voir textes sur l’attaque de Toribio 1 et 2). Celles-ci font partie de l’ACIN (Association des Cabildos Indigènes du Nord du Cauca), mais s’occupent plus particulièrement des questions féminines. Elles luttent d’abord contre la violence intrafamiliale, très importante chez les indiens, pour le droit des femmes à obtenir une représentation politique et pour aider les victimes de la guerre civile. Les peuples indigènes qui vivent originellement loin des villes, sont souvent les premières victimes du conflit armé qui se déroule en Colombie depuis 50 ans. Les différentes forces armées ( guérilla d’extrême gauche, l’armée régulière et les paramilitaires d’extrême droite) sont toutes coupables de crimes horribles contre les indiens et en particulier les femmes et les enfants qui, au delà des massacres, subissent des viols collectifs. Les indigènes étant neutre dans le conflit, ils sont victime de toute part. Bien souvent ils fuient dans les villes (ce sont les déplacés, le plus souvent les femmes et les enfants seuls) et s’en vont grossir les quartiers pauvres, tentant de survivre à la misère comme ils le peuvent.

Dans le quartier Agua Blanca, l’un des plus pauvres et mal réputés de Cali, j’ai pu assister à l’inauguration des locaux de la corporation "Mujer para Mujer". Celle-ci a été créée il y a peu de temps pour que les femmes du quartiers, bien souvent au chômage, déplacées avec leur enfants en ville pour cause du conflit armé en Colombie, puissent s’organiser et s’entraider en s’apprenant par exemple à coudre les Molas, tissus typique des indiens colombiens, et vendre ainsi des sacs, des T-shirt, etc. Mais au delà de l’aspect solidaire et financier, ce genre de regroupement donne une force, une reconnaissance et une dignité aux femmes qui en sont bien souvent privées. Lors de l’inauguration, il y avait très peu d’hommes, la plupart des maris étant réticents à la liberté que sont en train d’acquérir leurs femmes : Les 2 ou 3 présents furent applaudis, ce qui en dit long sur le mérite qu’ils ont dans la société populaire colombienne, de suivre leur femme dans ses activités propres. Pour l’inauguration il y avait évidemment toutes les femmes de CORMUM (CORporacion MUjeres para Mujeres ; corporation les femmes pour les femmes), la Hermana Georgette, une religieuse d’origine africaine qui a beaucoup œuvré à la création de CORMUM, et quelques invités, du quartier ou bien qui avait aidé d’une manière ou d’une autre. Apres le repas, des discours, et surtout une petite représentation théâtrale, faite par les femmes elles-mêmes, qui raconte les pourquoi et les débuts de l’association. Elles racontent les difficultés quotidiennes de leurs vies, leur lamentation et l’idée qui jaillit : « On pourrait coudre des tissus et les vendre. -Mais je ne sais pas coudre. - Moi je sais, je pourrais t’apprendre. -Mais où trouver du tissu ? - Moi je sais qu’on peut aller en chercher là-bas, mais c’est loin. -On peut y aller ensemble, j’ai une carriole, etc... » Elles n’occultent ni les difficultés rencontrés, ni celle à venir, ni même le pessimisme de certaines. Cette manière théâtrale de raconter les choses m’a paru riche, car elle permet de se mettre en scène, ce qui est source de fierté dont manquent souvent ces femmes, de faire rire, qui est un très bon moyen de communiquer, et ainsi donner l’exemple et envie à d’autres de faire la même chose, en tout cas montrer que c’est possible.

En conclusion, si c’est un peu par hasard que je suis tombé dans un réseau de « féministes » au sens large, il m’a paru très riche, vivant et plein d’initiatives. Mais j’ai peur que cette impression soit quelque peu trompeuse, car ces organisations ont très peu de moyen, beaucoup de difficultés pour communiquer sur leurs actions, faire leurs campagnes, etc. Et c’est finalement un milieu réduit, puisqu’on croise rapidement les mêmes personnes dans une ville de plus de 2 millions d’habitants. Et surtout, vu la misère, la violence quotidienne, celle du conflit armé comme celle des grandes villes ou de la famille, le combat est très important, et il faudra encore beaucoup d’énergie, de volonté et de générosité pour parvenir à faire changer la société colombienne. Mais les femmes que j’ai rencontrées luttent depuis des années, sans relâche, malgré l’horreur toujours plus grande, malgré les menaces qui touchent celles qui touchent de trop près aux questions politiques. Mais comme disait Ferré en parlant des anarchistes « Ils ont gueulé si fort qu’ils peuvent gueuler encore » Féminisons encore et encore : Elles ont lutté si fort qu’elles peuvent lutter encore.


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