Quito fait fuir Gutierrez

20H - Mercredi 20 avril 2005
vendredi 22 avril 2005.
 
Il n’y a personne dans la rue. Les cacerolazos et los forajido ne passent pas comme chaque soir depuis 5 jours en dessous de chez moi pour se diriger vers Radio La Luna, radio qui appuya et appela les citoyens dans leur grogne à travers son directeur Paco Velasco. Un brouillard épais a envahit Quito comme si tout le gaz lacrymogène que la police lançait hier soir contre les manifestants, pour la plupart des étudiants, était en train de redescendre sur la ville.

Tout le monde est chez soi, écoutant la radio ou regardant la télévision, attentivement et inquiet, de la suite des évènements de ces dernières 24h. Le nouveau Président, l’ex-vice-président, le médecin Alfredo Palacio, est en conférence de presse depuis le Ministère de la Défense.

Le Président Lucio Gutierrez a fui du Palais Carondelet en hélicoptère à environ 14h, heure locale, quelques minutes après que la Force Armée ait annoncé qu’elle ne l’appuierait plus. Le Congrès a voté le destitution du Président pour « abandon de poste », donnant ainsi la relève au vice-président. Les premiers mots du nouveau Président Alfredo Palacio, qui reprend les rennes du gouvernement, ont été : « la dictature est terminée ». En 24 heures, les citoyens de Quito firent tomber le Président Gutierrez, le 3ème depuis 1997.

A 17h mardi, une manifestation spontanée s’est organisée se donnant rendez-vous à La Cruz del Papa, au Parc La Carolina. La majeure partie des manifestants sont des étudiants de l’Universidad Central et de l’Universidad Catolica. Il y a également beaucoup de femmes, mais sans les enfants cette fois-ci suite à la forte répression policière des derniers jours. Certains étudiants me font part de leurs inquiétudes de la récupération et de l’infiltration du MPD dans l’Université Centrale pour contrôler le mouvement. Mais ce mardi, la manifestation ne revêt aucun drapeau politique contrairement à la manifestation de mercredi 13, pour cette raison les manifestants sont si nombreux. Dans cette période de crise politique, les luttes de pouvoir se font sentir. Après un rassemblement de tous les groupes, la manifestation parcourt l’Avenida Amazonas, le drapeau de l’Equateur à la main et un papier accroché sur la chemise : « Soy un forajido », expression que Gutierrez utilisa le jeudi 14 avril pour qualifier les manifestants. Forajido signifie « hors la loi ». Gutierrez menaça d’attaquer en justice les manifestants pour atteindre à sa vie privée. Les casseroles et les klaxons résonnent dans toute la capitale. Tout Quito s’est mobilisée. On compte entre 100 000 et 200 000 citoyens dans la rue. L’Amazonas est noir de monde. On ne voit pas la fin de la manifestation. L’ambiance est bonne enfant : on chante, on saute, on cris ses espoirs : « Fuera Lucio », « Fuera Todos », « Vamos Quito, Quito no se agüeva carajo ». Aucun pneu ne brûle. Il fait nuit. Vers 19h, la marche arrive au Parc Ejido pour se diriger au Parc Alameda où se trouve le Banco Central, siège provisoire du Congrès depuis son incendie en 2003. La police attend les manifestants au même endroit où elle les attendait le mercredi passé. La police est beaucoup plus nombreuse. Il y a deux sortes de tanks derrière la file de policiers. Une rue avant, la manifestation se sépare en deux. Le but est de contourner la police pour pouvoir rejoindre le Palais présidentiel. Je reste sur la 10 de Agosto où tous les policiers sont regroupés. Je ne suis pas le groupe qui prend la rue qui monte vers le Parc Alameda. Mercredi dernier, la violence se concentrait à cet endroit. Mais cette manifestation est très différente de celle de mercredi. Il n’y a aucun signe de violence parmi les manifestants, aucun jet de pierre. Los forajidos s’arrêtent face à la police criant et chantant. Beaucoup de journalistes sont présents. Je suis sur les premières lignes. Les policiers sont là, impassibles, contenant la foule. Les deux jeunes avec qui j’étais me disent qu’il faut reculer, que la répression se prépare. Je les tranquillise : la police ne va rien faire tant qu’il y a tant de journalistes. Les journalistes étrangers avaient fait également le déplacement. D’un coup, les journalistes disparaissent. Les tanks se rapprochent. La foule commence à s’agiter, à reculer mais reste relativement calme. Les tanks lancent de l’eau sur les manifestants. Rien de bien méchant. Je vais me protéger contre un mur. L’eau s’arrête de tomber et laisse place à des fumer de gaz lacrymogène. La police lance des bombes de gaz au milieu de la foule compacte. Il n’y a aucune échappatoire pour ceux qui sont devant, trop de gens à l’arrière. La foule cherche un refuge, épouvantée, se bousculant. Je perds mes jeunes amis. Le gaz est très fort. Les bombes métalliques de 20cm de long pleuvent sur la foule. La première bombe tombe à 1m de moi, sur les épaules de quelqu’un. Je sens mes poumons et ma peau brûler. Ma respiration se coupe. Je ne savais pas si j’allais mourir asphyxiée ou piétinée par la foule. Je trouve un peu de force pour sauver ma caméra dans mon sac. Je me réfugie Plaza de la Republica de las Indias où d’autres manifestants récupéraient leur respiration. Certains étaient à terre. Les jeunes commencèrent à allumer des feux sacrifiant leurs panneaux et du papier journal pour purifier l’air irrespirable. On aidait les gens mal en point en leur soufflant de la fumée de cigarette dans la figure pour annuler l’effet des gaz. Les gaz ont fait une victime : Julio Augusto García, photographe chilien de 58 ans, mort d’un arrêt respiratoire. Gutierrez est dans de sale drap : il va enfin devoir s’expliquer devant la communauté internationale de la répression policière de ces derniers jours. La police n’avait aucun prétexte pour réprimer la foule de cette manière. Les manifestants étaient là pacifiquement. Le même scénario que le mercredi 13 : la police dispersait les manifestants en lançant du gaz, parfois à bout portant, sans aucune raison. Les manifestants dispersés revenait dès que les gaz s’étaient dissipés, ne démordant pas dans leur objectif d’arriver place Independencia. Dans la manifestation, je rencontre un ancien Colonel démissionnaire de l’Armée, Luis Hernandez et recyclé dans l’organisation de voyages éco-touristiques. Ce personnage d’une cinquantaine d’année en costard, au milieu des gaz avec son petit mouchoir blanc sur le nez, semblait un extraterrestre s’étant trompé de fête. Il devient mon nouveau compagnon de manifestation depuis que j’ai perdu les étudiants de communication. Il écoute les informations transmises en continue sur le déroulement de la manifestation par Radio La Luna depuis sa radio portable. C’est ainsi que j’appris la mort du journaliste et que des manifestants avaient réussi à arriver à deux blocs du Carondelet. Luis Hernandez : « C’est la première fois qu’il y réellement une décision de réprimer un mouvement démocratique, de protestation. Il ne se passait rien mais la police utilisa la violence et ceci créé encore plus de violence. Je crois que ce qu’est en train de vivre l’Equateur est très important, parce que les citoyens s’arrêtaient d’être citoyen après avoir voté. Et à chaque fois, les citoyens participent de plus en plus activement en politique. Les politiciens ne rendent aucuns compte à personne. Maintenant, la condamnation publique est de plus en plus intense et ceci est une avancée dans la démocratie. » « Dans cette manifestation, il n’y a aucun parti politique, les gens sont sortis spontanément pour protester. » Mais, ajoute-t-il, il faut que cette crise soit bénéfique pour le pays, il faut construire une base solide de la démocratie très vite avant que tout retombe. Un autre manifestant ajoute : Je n’ai jamais vu autant de femmes et tant de vielles personnes. Les gens sont fatigués, ils ne sont pas seulement fatigués du Président, ils sont fatigués du système. Les gens veulent changer le système, de schéma de la démocratie, d’une démocratie de politiciens à une démocratie participative. » Une femme s’approche : « les femmes ce sont elles qui se chargent de gérer l’économie de la famille. Nous sommes celles qui souffrons le plus au niveau de l’éducation, au niveau des achats. Et maintenant, nous sentons que nous sommes par terre, qu’il n’y a pas d’éducation. Cette dollarisation que nous avons dans ce pays est une arnaque. Un dollar ne sert à rien. Nous ne vivons pas, nous survivons. Je suis avec mon fils pour qu’il sache, pour qu’il se conscientise. C’est un comble qu’on nous a ramené les grands voleurs, ceux qui ont volé les banques, ceux qui nous ont volé. Tout le monde en a marre et si nous ne disons rien, ils vont continuer à nous marcher dessus, ils vont continuer à faire ce qu’ils veulent. Ya basta ! »

Il est 22h30. Je décide de rentrer chez moi mais pas avant d’aller boire une bonne bière locale pour désaltérer ma gorge séchée par les gaz avec ce personnage bien intéressant, cet ex-colonel rebelle. Les Quiteños, eux, étaient toujours dans la rue, presque aussi nombreux.


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